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Accueil » flash » La femme rebelle d’Algérie
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La femme rebelle d’Algérie

By Elkhadra3 mai 2013Aucun commentaire12 Mins Read
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On ne naît pas femme, on le devient ». (Simone de Beauvoir, 1908-1986)

Algérienne manifestant le 2 juillet 1962. Photo de Marc Ribout. Algérienne manifestant le 2 juillet 1962. Photo de Marc Ribout.

Il est des femmes rebelles ; des femmes révoltées et des femmes au souffle d’acier. Celles ayant répondu bravement aux cris de la résistance mais hélas enduré tant de déceptions et de douleurs. Il est vrai que la femme algérienne, cette digne fondatrice de notre destinée collective, avait participé à la libération de sa patrie en sacrifiant son être et son âme. Son dévouement et sa volonté l’ont poussé à se battre aux côtés des hommes afin de nous redonner la confiance et l’espoir perdus durant les pires ères coloniales et les désenchantements post-indépendance, synonymes du joug et de l’usure ( plus d’un siècle d’oppression et une décennie de ravages terroristes). Il y a lieu de rappeler ici que ces souffrances ont déchiré le coeur et la mémoire de la femme algérienne. Néanmoins, cette expérience subie dans la douleur n’a guère empêché cette dernière de chasser avec courage le colon. C’est l’illustre exemple de Hassiba Ben Bouali, une combattante-martyre parmi d’autres, qui a refusé de se rendre aux parachutistes français ayant encerclé et fait exploser par la suite la demeure où elle se trouvait avec ses compagnons d’arme dans la Casbah d’Alger.


Autrefois, la femme d’Algérie s’est engagée dans une lutte anticolonialiste tant bien armée qu’idéologique. Elle avait repoussé toutes les tentatives d’aliénation et de manipulations visant à détruire son identité. En ce sens, cette femme qui est berbère de conscience, arabe de culture, paysanne de nature, citadine par circonstances a barré la route à la domination culturelle que le colonialiste français avait essayé d’exercer sur elle : « Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ; il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme les cache » (1). Cette guerre psychologique menée subtilement contre la femme était à la fois amère et ignoble d’autant que celle-ci était une proie facile à l’hégémonie des hommes. C’est pourquoi, la femme rebelle s’est posée rapidement en gardienne vigilante de la culture, et a demeuré fidèle à ses convictions algériennes (traditions, coutumes, religion..). Bien que l’on rende aujourd’hui hommage aux femmes révolutionnaires, un grand nombre de figures féminines algériennes sombre dans l’oubli. Or ces combattantes de l’ombre ne méritent que mille respect.

Après l’indépendance, l’attitude de l’homme algérien vis-à-vis de la femme, euphorique à bien des égards au départ, a basculé dans l’exclusion et dans le rejet. Autrement dit, l’identité de cette dernière s’est vue engouffrer dans un moule de valeurs conservatrices essentiellement à caractère religieux/traditionaliste. Evidemment, cela a donné naissance à la mentalité misogyne qui a malheureusement freiné l’émancipation féminine. En gros, les conditions de la femme ont tellement régressé et son image s’est d’elle-même dévalorisée. L’altérité ou cette conception de l’autre vis-à-vis d’elle a influé sur sa représentation personnelle. En ce sens que l’oubli de soi ait pris le dessus sur le souci de soi. Par ailleurs, les violences ayant lieu pendant la guerre civile ont fait de la femme la principale victime du machisme de l’homme. Du coup, l’on a assisté il y a quelques années à la montée fulgurante d’une idéologie à dominante religieuse où les islamistes s’en sont pris violemment aux femmes dont la vision est contraire avec la Charia (ensemble de lois coraniques régissant la communauté des croyants). Bien entendu, cette situation est à la fois complexe et compliquée puisque la femme est contrainte d’assumer, malgré elle, la figure de la haine sous le prisme de laquelle « la société des hommes » la voit. Une haine se traduisant par des viols individuels et/ou collectifs et des tortures ou des supplices. A ce titre, il convient d’affirmer qu’autant la femme (représentation en miniature du corps social) enfreint les normes traditionnelles et le code d’honneur (nif/horma), autant l’Etat (cadre macro-sociétal des interférences politico-idéologiques) refuse de se soumettre à l’extrémisme religieux. Ici, comme on le constate bien, la rigidité sociale de la famille conservatrice et de la société des tabous qui empêche l’épanouissement de la femme rime incontestablement avec l’extrémisme religieux qui est à même d’asphyxier l’Etat. D’où il ressort, à mon humble avis, que le conflit qui oppose l’Etat aux islamistes s’est glissé inconsciemment d’un référentiel politique (Etat-Islamisme) vers un référentiel culturel (femme-conservatisme). Ainsi le corps de la femme est-il devenu, si j’ose dire, un champ de bataille entre les islamistes et l’Etat. Selon cette logique, s’emparer du corps de la femme signifie symboliquement dans l’imaginaire des islamistes s’emparer du pouvoir. Que l’on se rappelle bien des histoires dramatiques des jeunes filles algériennes violées et torturées sous couvert de zawadj al-mutaâ « mariage de la jouissance ». En clair, la femme algérienne, que l’on veuille ou pas, porte dans ses entrailles les traces d’une guerre sans nom (2) que son partenaire masculin a déclenché dans les circonstances qu’on sait tous. Outre la violence qu’elle a endurée, elle a froidement subi le rejet de sa famille. La plupart des pères ont abandonné leurs filles violées parce que l’honneur de la famille dans notre société repose principalement sur la pureté sexuelle. La virginité de la femme est perçue dans «la conscience virile» comme un objet de pouvoir et de contrôle. D’où leur désir de maintenir la femme au foyer et de la voiler afin qu’elle préserve ce sacerdoce socio-familial.

Mais « … Le voile qui a été pensé comme l’ultime recours pour protéger les femmes, constaterait Wassyla Tamzali, n’est pas une protection, il n’est pas la barrière des instincts sexuels. Il ne l’est pas parce que ce n’est pas sa fonction. Nous avons compris qu’il était l’instrument d’un discours sur la sexualité qui construit un ordre sexuel auquel toutes les femmes se soumettent progressivement » (3).

Il paraît que le destin qu’on lui a dessiné jusque-là n’est qu’un fantasme sadique qui permet à l’homme d’affirmer sa virilité. Celle-ci étant une vertu qui se construit sur des valeurs masculines telles que la force physique/sexuelle, la robustesse, la vigueur, le courage et le rationalisme…etc. En réalité, « la virilité […], est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même » (4). L’homme peut interpréter la féminité comme une menace pour son pouvoir hégémonique dans la mesure où il manifeste ce qu’on pourrait appeler une « angoisse de virilité ». Sous cet angle de vision, la femme est perçue du point de vue social comme étant source de malheur et de frustrations et du point de vue religieux comme une incarnation du diable. Ainsi constate-t-on que «le processus de virilisation» qui est au coeur de l’idéologie patriarcale empêche l’homme de prendre conscience d’une part de soi, au demeurant « féminin » que le psychologue Carl Gustave Jung (1875-1961) appelle à juste titre l’Anima (5). Celui-ci, étant selon ce dernier une image innée de la femme chez l’homme en rapport avec l’Animus (son opposé chez la femme). Il est bien souvent refoulé par des pratiques sociales (sport, force physique, travail dur) et éducatives (culture, contraintes morale, traditions) puisque les valeurs féminines telles la sensibilité, l’intuition, la tendresse et la souplesse sont considérées dans l’imaginaire de l’homme comme autant de signes de faiblesse. Cela dit, la violence symbolique (le machisme, la misogynie et les discriminations) qui est faite aux femmes est à interpréter en vérité par la difficulté de l’homme algérien à s’identifier à son élément féminin intérieur, lequel est un moteur d’énergie déclenchant en lui l’étincelle de créativité, d’amour de la beauté et de spiritualité. Mais saurait-on affirmer que chaque femme qui se soumet à la volonté des hommes participe à leur idéologie ? Les femmes battues, voilées et violées sombrent-elles dans cette fatalité silencieuse qui les rend sujettes au machisme ? Il est vrai que quand on essaie d’ensevelir la beauté de la femme dans le linceul du silence en la stigmatisant de surcroît, celle-ci cesse d’exister et devient chez l’homme « femme-objet ».

C’est clair, de nos jours, la femme algérienne subit de plein fouet les affres de la violence sociale. En effet, le harcèlement moral et/ou sexuel sur le milieu de travail a atteint son degré le plus paroxystique.

A en juger par les données statistiques issues des enquêtes de la gendarmerie nationale. Chaque année, près de 12 000 femmes se plaignent de violences en Algérie (261 femmes ont été impitoyablement assassinées en 2012). Bien entendu, ce taux indiqué n’englobe pas les femmes n’ayant pas osé déposer leurs plaintes. Il semble que la peur des préjugés de la communauté sociale qui les rend souvent responsables de ce qu’il leur advient l’a emporté sur leur volonté de dénoncer les dépassements dont elles sont victimes. Le recours à ces pratiques abominables à savoir le harcèlement sexuel et la violence conjugale pousse logiquement la femme à se retirer de l’espace public, ou tout au moins à se faire le moins visible possible. L’on s’interroge d’ailleurs sur l’utilité d’une législation qui ne réprime pas ou peu la violence sous toutes ses formes (paroles obscènes, insultes, violence conjugale, inceste, viol…). Il y a ici une certaine forme d’injustice car la violence est un acte condamnable portant atteinte à la dignité de la femme. Outre l’oubli et la marginalisation dont ils l’accablent, nos responsables ne penchent plus sur son destin et n’essaient pas d’apaiser les douleurs de la femme. Paradoxalement, ils tentent de colmater cette réalité frustrante par des discours officiels complaisants par le biais desquels ils présentent la femme sous forme d’image caricaturale (femme-mère-soeur-épouse). Cela dit, ils n’abordent pas de façon suffisante les questions ayant trait à l’évolution de la condition féminine, à savoir le mariage, le divorce, l’héritage, l’éducation, le travail, l’égalité homme-femme, etc. En ce sens, cette situation donne l’impression qu’on n’a pas encore attient le niveau de diagnostic, de résolution des problèmes et de projections sur l’avenir. L’absence d’analyse objective s’explique en partie par le manque d’implication et d’engagement étatique dans la chose féminine. A dire vrai, peu d’efforts ont été fournis dans la perspective de rompre avec le « modèle patriarcal » qui est intériorisé dans l’inconscient collectif. C’est plus qu’une évidence, la femme en Algérie est considérée par le code de la famille comme étant une éternelle assistée. Autrement dit, elle est condamnée à vivre sous la tutelle de l’homme (6). Ce destin presque préétabli par l’homme n’encourage que sexisme et exclusion de la femme de la sphère publique. Or, « il n’est jamais inutile de le rappeler hinc et nunc comme dirait K. Guerroua, une nation construite sans le soutien actif des femmes est condamnée à périr, c’est une nation dure et sans esprit ; une nation où les valeurs génitrices de la morale perdent tout sens, une nation qui n’arriverait jamais à planter son étendard dans le coeur de la modernité » (7). Le paradoxe du Monde Arabo-musulman en général et de l’Algérie en particulier est hallucinant dans la mesure où il y a un décalage entre la réalité du vécu social de la femme et le fond de sa représentation politique. C’est pourquoi, il est légitime de s’interroger comment une femme pourrait être enseignante, médecin, avocate, magistrate, députée, ou ministre alors que son semblable et peut-être elle-même vit marginalisée dans l’inconscient collectif.

Toutes ces contradictions pourraient susciter chez la femme une interrogation identitaire, laquelle est une volonté consciente de construire une expérience spécifique à la lumière de son histoire personnelle. Bien que le mouvement féministe exprime son désir de renouveau à travers l’organisation des associations, des colloques et des séminaires scientifiques, l’élan de ses manifestations est vite freiné par la force des obstacles de toute nature (violence, agression physique/verbale, manque de moyens logistiques et de capacité managériale…). En Algérie, « le mouvement féminin, écrirait Y. Haddar, a besoin d’un nouveau souffle, d’un nouveau leader, d’une nouvelle génération de femmes courageuses, convaincues et déterminées » (8).

Il convient de conclure en dernière instance que dans une société patriarcale comme la nôtre, la revendication de l’identité féminine est essentiellement conçue comme le rejet des coutumes et des traditions. Le quotidien de la femme en Algérie est marqué par de criantes inégalités dues à la dominance masculine. C’est pourquoi le changement suppose des sacrifices importants de la part de la femme et des immenses défis de nature à briser les reflexes de la dictature misogyne. Que le chemin de la résistance soit parsemé d’embûches, il n’en reste pas moins que rebelle et courageuse que tu es, femme de l’Algérie du deuil et de bravoure, il t’appartient à toi seule, de te souvenir de ton patrimoine de résistance.

Chérifa Sider, doctorante en psychologie

Références

(1) Frantz, F. (1959). L’An V de la révolution algérienne. Paris : La Découverte. p19.

(2) Stora, B. (2001). La Guerre invisible, Algérie, année 90. Paris : Presses des Sciences Po.

(3) Tamzali W. (2009). Une femme en colère. Lettre d’Alger aux Européens désabusés. Paris : Gallimard. p108

(4) Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Paris : Seuil. p59.

(5) Jung, C-G. (1973). Dialectique du moi et de l’inconscient. Paris : Gallimard.

(6) Ordonnance n° 05-02 du 18 Moharram 1426 correspondant au 27 février 2005. Modifiant et complétant la loi n° 84-11 du 9 juin 1984 portant code de la famille.

(7) Guerroua, K. (2012,08 mars). À toi femme de l’Algérie résistante. Le Quotidien d’Oran, n° 5251, pp.8-9.

(8) Haddar, Y. (2010,03 mars). le matin dz

 

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